- C'est votre truc ça: me poser des questions auxquelles vous avez déjà les réponses.
- Le but est que nous établissions un dialogue...
- Dire que vous avez reçu un diplôme pour ce genre de conneries... Et que Kate et Paul vous paye pour me sortir votre putain de psychanalyse...
- Elizabeth, me dit-il en inspirant profondément, vos parents vous envoient ici pour que vous exprimiez votre mal-être...
- Et si moi je pense que ça ne sert à rien? J'en ai vu des dizaines des psy's dans votre genre. Tout va bien! JE vais bien! Je ne suis pas comme ces cinglés qui patientent dans votre salle d'attente.
- Il va de soi que je ne peux vous forcer. Ca fait deux mois que vous venez me voir à raison de 3 fois par semaine et nous en sommes toujours au même point. Et puisque vous ne voyez pas l'intérêt de cette thérapie, je ne vois pas d'autre alternative que de nous arrêter là.
- Ca me va, m'exclamais-je bien fort, faisant comprendre à l'homme que j'étais ravie de cette décision.
Je me levai, remis nerveusement mon pull en place et, la main déjà sur la poignée de la porte, m'apprêtai à sortir.
- Vous allez plus mal que ce que vous imaginez.
- C'est vous qui le dites.
Je partis sans me retourner, sans au revoirs comme j'avais l'habitude de le faire. Dans la rue, je remarquai Kate, appuyée négligemment contre une auto grise métallisée. Je soupirai et, pas après pas, me rapprochai de la femme.
- Ah te voilà, me lança-t-elle, un sourire accroché à ses lèvres. Un de ces sourires qu'elle voulait convaincant mais qui sonnait faux.
Pour toute réponse, je grimpai dans la voiture, côté conducteur et fut rejointe par Kate.
- Tu me donnes les clés?
- Que t'a dit le docteur?
Je soufflai bruyamment et tournai la tête vers la gauche afin de la gratifier d'un regard.
- Je ne dois plus aller le voir.
- Tu vas mieux??? Oh ma chérie c'est formidable!
Elle eu un élan d'amour et voulu me prendre dans ses bras mais je restai stoïque et elle reprit sa contenance.
- Je n'étais pas malade ! On arrête, c'est tout. Tu me donnes les clés maintenant, dis-je en levant les sourcils.
- Ton père et moi, on s'inquiète...
- Je sais Kate!
Je la vis blêmir à l'entente de son prénom. Jamais, depuis que j'avais été placée chez elle, je n'avais pu me résoudre à l'appeler maman.
- On en reparlera à la maison. En réalité, nous avons pris plusieurs décisions à ton sujet...
- Tant de mystère, je trépigne d'impatience!
Mon sarcasme la frappa de plein fouet une fois de plus et elle perdit son regard triste dans le vide. Elle était lasse de mes paroles qui manquaient sensiblement de tact. Toujours les mêmes mots blessants qu'elle et Paul encaissaient en silence. J'avais conscience de mon comportement mais ne changeais pas pour autant. J'avais toujours été quelqu'un de calme, une petite fille douce qui disait oui à tout. Mais depuis que l'on m'avait privée de mes parents, que l'on m'avait envoyé loin de chez moi, je me rendais la plus désagréable possible et ce petit jeu avait finit par me divertir. La méchanceté était devenue ma seconde nature et je me dressais contre la moindre personne à qui cela ne convenait pas. Kate et Paul avaient été les premiers à en subir les conséquences, essayant vainement de me punir, pour telle remarque impolie de ma part ou tel geste obscène, pour tenir le rôle de parents qui était le leur mais avaient vite abandonner la partie. J'avais toujours le dernier mot. Je gagnais toujours! Je gagnais depuis près de 9 ans.
A cette pensée, je souris. Le moteur vrombit, j'examinai le rétroviseur et rejoint la route tout en augmentant la pression de mon pied sur la pédale de l'accélérateur.
[ . . . ]
Je frottai énergiquement mes pieds contre le paillasson et entendit la voix enjouée de Paul s'élever depuis le salon.
-Mes deux petites femmes qui rentrent à la maison.
Agacée et n'ayant aucune envie de passer mon temps en tête à tête avec eux, j'agrippai la rampe dans l'idée de filer droit dans ma chambre, pour retrouver mon univers, le seul endroit qui m'accordait un moment de répit et où je baissais ma garde. J'avais déjà gravis la première volée de marche lorsque Paul me rattrapa.
- Ne monte pas tout de suite, ta mère t'a dit que nous devions t'exposer certaines choses.
- Effectivement, elle m'en a informé et je pensais lui avoir fait comprendre que ce que vous avez à me dire ne m'intéresse pas.
Je vis sa mine dépitée et, d'un seul coup, j'eu pitié de l'homme qui se tenait en face de moi.
-Je sais que ça vous fait du mal quand je vous parle de cette façon, bégayais-je, étonée par la douceur inhabituelle que prenait soudain ma voix, que quand je suis arrivée vous vous attendiez à enfin avoir l'adorable petite fille que vous espériez depuis des années mais je ne peux pas... C'est au dessus de mes forces... J'suis morte, j'veux juste aller me reposer.
- C'est important.
Le ton de sa voix était autoritaire. Comme je venais de lui expliquer j'étais fatiguée et, par conséquent, incapable de m'énerver pour obtenir le repos que je quémandais. Je le suivis à la cuisine en traînant des pieds. Chaque recoin de la pièce étincelait et l'image de Kate, astiquant avec force le mobilier, me vint à l'esprit. Sur la petite table de bois ronde, un fascicule, plusieurs enveloppes et un billet de train étaient disposés. Ma mère d'accueil était assise à sa place habituelle et se rongeait les ongles nerveusement. Paul s'immobilisa derrière elle, posant ses mains sur les épaules de son épouse.
-Vous avez une de ces putains de tête d'enterrement, je ne vous dis pas... Même à celui de mes parents je n'en ai pas vu de plus glauque.
Mon rire cristallin, seul vestige de mon vrai caractère, résonna mais les deux adultes restèrent de marbre. Peu habituée à ce qu'ils ne rient pas avec moi, je m'assis sur le plan de travail et les observai quelque peu inquiète.
-Ma chérie, on a beaucoup réfléchi et... Dit lui Paul, moi je ne peux pas.
Elle enfuit son visage dans ses mains et des reniflements courts m'arrivèrent aux oreilles.
- Il est évident qu'on ne peut pas te rendre heureuse, on a essayé mais tu ne t'ouvres pas à nous... On t'a pris un billet de train pour Londres. Un couple d'amis tient un établissement pour étudiant. Tu seras libre d'aller et venir comme bon te semble du moment que tu suis les cours...
- Quels cours???
- On t'a inscrite dans une école de graphisme, ajouta-t-il le regard fuyant, l'école se trouve au rez-de-chausée de l'immeuble de nos amis.
- Vous me foutez dehors?
- On a tout fait Elizabeth, mais tu n'es pas disposée à te conduire correctement envers nous.
A peine avait-elle lâché ces mots que ses pleurs reprirent de plus belle. Je sautai à pieds joints sur le carrelage et posai mes mains sur la table, les regardant tous les deux droit dans les yeux.
-Je ne suis pas l'enfant prodige attendus du coup vous ne trouvez rien de mieux à faire que me mettre à la porte ? Parfait. Je fais mon sac et je m'en vais. Ici ou là bas, ça change rien pour moi. Je trouverais peut-être d'autres pigeons dans votre genre...
J'avais parlé en détachant chaque mot, chaque syllabe, pesant chacun des termes que j'utilisais. Le claquement de la main de Paul sur ma joue retentit.
- Enfin une réaction. Après 6 ans durant lesquels vous vous êtes écrasés comme de la vermine, tu réagis. Moi qui croyais que tu ne lui avais pas donné de gosse parce que tu n'avais rien dans le pantalon.
- Tu as dix minutes pour embarquer ton sac, je t'attends dans la voiture.
Il sortit de la pièce alors que Kate se levait, les yeux rougis.